La vie avant l’intelligence

La vie avant l’intelligence

À force de nous croire intelligents – et les philosophes, sachants autoproclamés et volontiers jargonnants, se placent sans doute eux-mêmes au-dessus du lot –, nous avons fait de l’intelligence le centre de tout. C’est probablement là, dans le débat actuel sur l’intelligence artificielle, la source du malentendu.

Une fonction sans joueur

Le fonctionnaliste peut en effet se dire que l’intelligence est une fonction, et même que la conscience en est une, et donc qu’elles sont, en principe, remplaçables.

Soit. On voit pourtant déjà les limites matérielles et énergétiques des modèles de langage actuels : le rapport entre la performance obtenue et le coût de l’entraînement. Sur une échelle logarithmique, tous les modèles semblent buter sur la même droite : pour gagner un peu, il faut multiplier les données et les ressources. Rien ne dit que cette limite soit infranchissable, mais elle rappelle que la fonction a un prix, et un support.

Surtout, une fonction remplaçable n’a de sens que si quelque chose l’utilise. Sinon, ce n’est qu’un jouet sans joueur. Et qui est le joueur, sinon le substrat sur lequel cette complexité est née : le vivant organique ?

Le spiritualisme caché des fonctionnalistes

Les fonctionnalistes sont un peu spiritualistes sans le savoir. Ils font de la fonction une abstraction indépendante, logée dans une sorte d’espace mathématique détaché de son support matériel. À force de vivre parmi les abstractions, les philosophes – et les fonctionnalistes 😉 – finissent par les rendre autonomes. Elles ne sont pourtant, probablement, que des illusions nées dans les méandres de mécanismes biologiques.

Tant que l’énigme de la vie ne sera pas éclaircie, il me semble vain de prétendre comprendre la conscience, la connaissance ou l’intelligence. Ce serait sauter une étape. Il faut procéder depuis la source : la matière ; puis la matière vivante ; puis la matière vivante qui développe la perception ; puis la perception qui se complexifie ; puis la perception de sa propre perception.

Ce qui se crée soi-même

Le cœur du vivant, c’est d’être un mécanisme qui se crée et se reproduit lui-même, à partir de la matière désordonnée. Les biologistes Humberto Maturana et Francisco Varela ont donné un nom à cette propriété : l’autopoïèse. Toutes nos machines, au contraire – mécaniques, électroniques, systèmes, IA –, sont des machines produites. Il leur manque cette capacité, très matérielle, du vivant : créer sa propre existence, subsister, persister et reproduire ce qu’il est.

Notre intelligence, et l’attention démesurée que nous lui portons (alors qu’elle est bien défaillante), nous fait oublier qu’elle n’est que périphérique au regard de la nécessité du vivant. En cela, oui, c’est une fonction, et l’on peut la remplacer, pour l’instant par morceaux, ou l’étendre par des systèmes annexes. C’est ce que nous faisons déjà avec les livres, les techniques de communication, les calculatrices, les ordinateurs, Internet ou Google, simplement sans connexion directe à notre corps. On pourra sans doute doter le vivant d’autres fonctions d’intelligence, voire de nouvelles perceptions grâce à de nouveaux capteurs : ultrasons, autres longueurs d’onde, magnétisme…

Mais sait-on remplacer le vivant qui se sert de tout cela ? Cette autonomie d’une existence qui se propage d’elle-même ?

Jankélévitch parlait du « je-ne-sais-quoi » et du « presque-rien ». Ici, ce n’est ni l’un ni l’autre : c’est un « je sais bien quoi », la vie, et c’est loin d’être un presque-rien. C’est un grand tout.

La vie d’abord

Le point central de l’étude, c’est la vie. De là, tout découle : depuis quatre milliards d’années pour le vivant dans son ensemble, et depuis notre naissance pour chacun d’entre nous, éléments de ce continuum.

Chacun de nous a été vivant avant d’être percevant, percevant avant d’être réfléchissant, réfléchissant avant d’être conscient. Ces fonctions se sont développées en nous à partir du vivant en développement, et non isolément de lui.

Et à supposer qu’une autre forme de « vie » puisse naître d’un autre substrat que la matière organique, rien ne dit qu’elle produirait la même suite perception, intelligence, conscience. Le croire, c’est encore de l’anthropocentrisme à l’ancienne. Et cet autre resterait, de toute façon, hors de portée de notre propre capacité consciente ou intelligente.

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