{"id":29,"date":"2022-05-19T08:48:00","date_gmt":"2022-05-19T06:48:00","guid":{"rendered":"http:\/\/smalltalks.eu\/blog\/index.php\/2022\/05\/19\/rousseau-5eme-promenade\/"},"modified":"2022-05-19T08:48:00","modified_gmt":"2022-05-19T06:48:00","slug":"rousseau-5eme-promenade","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/smalltalks.eu\/blog\/index.php\/2022\/05\/19\/rousseau-5eme-promenade\/","title":{"rendered":"Rousseau &#8211; 5\u00e8me promenade"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify;\">\u00ab Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n&#8217;y garde une forme constante et arr\u00eat\u00e9e, et nos affections qui s&#8217;attachent aux choses ext\u00e9rieures passent et changent n\u00e9cessairement comme elles. Toujours en avant ou en arri\u00e8re de nous, elles rappellent le pass\u00e9 qui n&#8217;est plus ou pr\u00e9viennent l&#8217;avenir qui souvent ne doit point \u00eatre : il n&#8217;y a rien l\u00e0 de solide \u00e0 quoi le c\u0153ur se puisse attacher. Aussi n&#8217;a-t-on gu\u00e8re ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu&#8217;il y soit connu. \u00c0 peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant o\u00f9 le c\u0153ur puisse v\u00e9ritablement nous dire : Je voudrais que cet instant dur\u00e2t toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un \u00e9tat fugitif [&#8230;] qui nous fait regretter quelque chose avant, ou d\u00e9sirer encore quelque chose apr\u00e8s ?<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Mais s&#8217;il est un \u00e9tat o\u00f9 l&#8217;\u00e2me trouve une assiette assez solide pour s&#8217;y reposer tout enti\u00e8re et rassembler l\u00e0 tout son \u00eatre, sans avoir besoin de rappeler le pass\u00e9 ni d&#8217;enjamber sur l&#8217;avenir; o\u00f9 le temps ne soit rien pour elle, o\u00f9 le pr\u00e9sent dure toujours sans n\u00e9anmoins marquer sa dur\u00e9e et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de d\u00e9sir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout enti\u00e8re; tant que cet \u00e9tat dure, celui qui s&#8217;y trouve peut s&#8217;appeler heureux, non d&#8217;un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu&#8217;on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d&#8217;un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l&#8217;\u00e2me aucun vide qu&#8217;elle sente le besoin de remplir. Tel est l&#8217;\u00e9tat o\u00f9 je me suis trouv\u00e9 souvent \u00e0 l&#8217;ile de Saint-Pierre dans mes r\u00eaveries solitaires, soit couch\u00e9 dans mon bateau que je laissais d\u00e9river au gr\u00e9 de l&#8217;eau, soit assis sur les rives du lac agit\u00e9, soit ailleurs, au bord d&#8217;une belle rivi\u00e8re ou d&#8217;un ruisseau murmurant sur le gravier.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d&#8217;ext\u00e9rieur \u00e0 soi, de rien sinon de soi-m\u00eame et de sa propre existence, tant que cet \u00e9tat dure, on se suffit \u00e0 soi-m\u00eame comme Dieu. Le sentiment de l&#8217;existence d\u00e9pouill\u00e9 de toute autre affection est par lui-m\u00eame un sentiment pr\u00e9cieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence ch\u00e8re et douce \u00e0 qui saurait \u00e9carter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agit\u00e9s de passions continuelles connaissent peu cet \u00e9tat, et ne l&#8217;ayant go\u00fbt\u00e9 qu&#8217;imparfaitement durant peu d&#8217;instants, n&#8217;en conservent qu&#8217;une id\u00e9e obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas m\u00eame bon, dans la pr\u00e9sente constitution des choses, qu&#8217;avides de ces douces extases, ils s&#8217;y d\u00e9go\u00fbtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortun\u00e9 qu&#8217;on a retranch\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d&#8217;utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet \u00e9tat \u00e0 toutes les f\u00e9licit\u00e9s humaines des d\u00e9dommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient \u00f4ter. \u00bb<\/p>\n<p><i>Jean-Jacques Rousseau, Les R\u00eaveries du promeneur solitaire, Cinqui\u00e8me promenade (1777, publication posthume 1782). <\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n&#8217;y garde une forme constante et arr\u00eat\u00e9e, et nos affections qui s&#8217;attachent aux choses ext\u00e9rieures passent et changent n\u00e9cessairement comme elles. 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