{"id":12,"date":"2022-10-08T08:42:00","date_gmt":"2022-10-08T06:42:00","guid":{"rendered":""},"modified":"2022-11-30T14:35:56","modified_gmt":"2022-11-30T13:35:56","slug":"simone-weil-experience-de-la-vie-dusine-1941","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/smalltalks.eu\/blog\/index.php\/2022\/10\/08\/simone-weil-experience-de-la-vie-dusine-1941\/","title":{"rendered":"Simone Weil &#8211; \u00ab Exp\u00e9rience de la vie d&#8217;usine \u00bb (1941)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify;\">Nombreux dans les grandes usines et m\u00eame dans beaucoup de petites sont ceux ou celles qui ex\u00e9cutent \u00e0 toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples ind\u00e9finiment r\u00e9p\u00e9t\u00e9s [&#8230;). La succession de leurs gestes n&#8217;est pas d\u00e9sign\u00e9e, dans le langage de l&#8217;usine, par le mot de rythme, mais par celui de cadence, et c&#8217;est juste, car cette succession est le contraire d&#8217;un rythme. Toutes les suites de mouvements qui participent au beau et s&#8217;accomplissent sans d\u00e9grader enferment des instants d&#8217;arr\u00eats, brefs comme l&#8217;\u00e9clair, qui constituent le secret du rythme et donnent au spectateur, \u00e0 travers m\u00eame l&#8217;extr\u00eame rapidit\u00e9, l&#8217;impression de la lenteur. Le coureur \u00e0 pied, au moment qu&#8217;il d\u00e9passe un record mondial, semble glisser lentement [.]; plus un paysan fauche vite et bien, plus ceux qui le regardent sentent que, comme on dit si justement, il prend tout son temps. Au contraire, le spectacle de man\u0153uvres sur machines est presque toujours celui d&#8217;une pr\u00e9cipitation mis\u00e9rable d&#8217;o\u00f9 toute gr\u00e2ce et toute dignit\u00e9 sont absentes. Il est naturel \u00e0 l&#8217;homme et il lui convient de s&#8217;arr\u00eater quand il a fait quelque chose, f\u00fbt-ce l&#8217;espace d&#8217;un \u00e9clair, pour en prendre conscience, comme Dieu dans la Gen\u00e8se ; cet \u00e9clair de pens\u00e9e, d&#8217;immobilit\u00e9 et d&#8217;\u00e9quilibre, c&#8217;est ce qu&#8217;il faut apprendre \u00e0 supprimer enti\u00e8rement dans l&#8217;usine, quand on y travaille. [.] Apr\u00e8s une journ\u00e9e ainsi pass\u00e9e, un ouvrier n&#8217;a qu&#8217;une plainte, plainte qui ne parvient pas aux oreilles des hommes \u00e9trangers \u00e0 cette condition [&#8230;]; il a trouv\u00e9 le temps long.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Le temps lui a \u00e9t\u00e9 long et il a v\u00e9cu dans l&#8217;exil. Il a pass\u00e9 sa journ\u00e9e dans un lieu o\u00f9 il n&#8217;\u00e9tait pas chez lui. [.] Rien n&#8217;est si puissant chez l&#8217;homme que le besoin de s&#8217;approprier, non pas juridiquement, mais par la pens\u00e9e, les lieux et les objets parmi lesquels il passe sa vie et d\u00e9pense la vie qu&#8217;il a en lui. [&#8230;] Un ouvrier, sauf quelques cas trop rares, ne peut rien s&#8217;approprier par la pens\u00e9e dans l&#8217;usine. Les machines ne sont pas a lui ; il sert l&#8217;une ou l&#8217;autre selon qu&#8217;il en re\u00e7oit l&#8217;ordre. Il les sert, il ne s&#8217;en sert pas ; [&#8230;] Il d\u00e9pense \u00e0 l&#8217;usine, parfois jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;extr\u00eame limite, ce qu&#8217;il a de meilleur en lui, sa facult\u00e9 de penser, de sentir, de se mouvoir ; il les d\u00e9pense, puisqu&#8217;il en est vid\u00e9 quand il sort ; et pourtant il n&#8217;a rien mis de lui-m\u00eame dans son travail. [&#8230;] Ce monde o\u00f9 nous sommes tomb\u00e9s existe r\u00e9ellement ; nous sommes r\u00e9ellement chair, nous avons \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s hors de l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 ; et nous devons r\u00e9ellement traverser le temps, avec peine, minute apr\u00e8s minute. Cette peine est notre partage, et la monotonie du travail en est seulement une forme.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Mais il n&#8217;est pas moins vrai que notre pens\u00e9e est faite pour dominer le temps, et que cette vocation doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e intacte en tout \u00eatre humain. La succession absolument uniforme en m\u00eame temps que vari\u00e9e et continuellement surprenante des jours, des mois, des saisons et des ann\u00e9es convient exactement \u00e0 notre peine et \u00e0 notre grandeur. Tout ce qui parmi les choses humaines est \u00e0 quelque degr\u00e9 beau et bon reproduit \u00e0 quelque degr\u00e9 ce m\u00e9lange d&#8217;uniformit\u00e9 et de vari\u00e9t\u00e9 ; tout ce qui en diff\u00e8re est mauvais et d\u00e9gradant. Le travail du paysan ob\u00e9it par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 ce rythme du monde ; le travail de l&#8217;ouvrier, par sa nature m\u00eame, en est dans une large mesure ind\u00e9pendant, mais il pourrait l&#8217;imiter. C&#8217;est le contraire qui se produit dans les usines. [&#8230;] Une uniformit\u00e9 qui imite les mouvements des horloges et non pas ceux des constellations, une vari\u00e9t\u00e9 qui exclut toute r\u00e8gle et par suite toute pr\u00e9vision, cela fait un temps inhabitable a l&#8217;homme, irrespirable. \u00bb <\/p>\n<p><i>Simone Weil, \u00ab Exp\u00e9rience de la vie d&#8217;usine \u00bb (1941), in La Condition ouvri\u00e8re, Gallimard, 1951.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nombreux dans les grandes usines et m\u00eame dans beaucoup de petites sont ceux ou celles qui ex\u00e9cutent \u00e0 toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples ind\u00e9finiment r\u00e9p\u00e9t\u00e9s [&#8230;). La succession de leurs gestes n&#8217;est pas d\u00e9sign\u00e9e, dans le langage de l&#8217;usine, par le mot de rythme, mais par celui de cadence, et c&#8217;est juste, car cette succession est le contraire d&#8217;un rythme. 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