Au détour du chemin, dire oui à nos vies

Au détour du chemin, dire oui à nos vies

Il arrive des moments où la vie ne demande plus des explications, mais une tenue.

On a aimé. On a lutté. On a cru. On a douté.
On a porté des promesses et des pierres.
On a voulu sauver, réparer, comprendre.
Et l’on découvre que rien n’est définitivement assuré, ni l’amour, ni la paix, ni même le sens.

Alors la question devient plus nue : Comment rester debout ?

Il serait tentant de se retirer, à la manière d’un stoïcien fatigué du tumulte, de dire : « Je me détache. Je réduis mon attente. Je me rends invulnérable. » Épictète et Marc Aurèle ont appris à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Leur sagesse a sa grandeur.
Mais l’homme incarné ne peut pas s’extraire du jeu. Il ne peut pas regarder la vie comme une scène dont il serait le spectateur tranquille. Il est dans la mêlée. Il aime. Il tremble. Il espère.

Alors il faut jouer la partie.
La jouer comme Sisyphe chez Camus. Non pas parce que la montagne est juste, non pas parce que la pierre promet un sommet, mais parce que refuser la partie serait renoncer à soi.
Il faut imaginer Sisyphe heureux… Non parce que sa tâche a un sens extérieur, mais parce qu’il consent à sa condition, et que dans ce consentement se trouve une dignité invincible.

Et pourtant, consentir ne suffit pas, il faut encore une force.
Une force qui ne s’appuie ni sur la reconnaissance, ni sur la réussite, ni même sur l’espoir. Une force qui ressemble à cette « volonté de puissance » dont parle Nietzsche; non pas domination des autres, mais puissance d’exister, énergie qui dit oui à la vie même quand elle brûle.
La volonté qui ne demande pas : « Pourquoi ? » mais affirme : « Je suis là. » Comme une croix de montagne, battue par le vent, marquée par les éclairs, tenant non par orgueil, mais par fidélité à sa place.

Mais la force seule peut devenir dure.
L’absurde seul peut devenir froid.
La volonté seule peut devenir solitaire.

Alors il faut plus encore : Il faut l’incarnation. Le christianisme, dans sa douceur la plus radicale, ne propose pas une évasion hors du monde. Il affirme que l’amour s’est incarné. Que le sens ne flotte pas dans les idées, mais prend chair. Dieu n’est pas une abstraction. Il est celui qui aime sans condition, ici et maintenant. Qui pardonne avant même que nous sachions demander pardon. Qui dit : « Tu es. Et cela suffit. »
Si cela est vrai, alors aucune vie n’est entièrement perdue. Aucune chute n’est définitive. Aucune erreur n’est irréparable. Et même si l’on doute, même si la foi vacille, l’idée même qu’un tel amour puisse exister transforme notre manière de vivre.

Car alors vivre ne consiste plus à réussir. Ni à se protéger. Ni à prouver. Vivre consiste à incarner : Incarner la lucidité de Camus, la force de Nietzsche, la fidélité intérieure des stoïciens; mais sans se retirer du monde. Incarner surtout l’amour qui pardonne, non comme une théorie, mais comme une présence.

Ce n’est pas suspendre le temps. Ce n’est pas figer l’instant pour éviter la perte. C’est consentir à ce qu’il passe; et pourtant y être tout entier.

Aimer sans posséder. Agir sans tout contrôler. Tenir sans se durcir.

Et lorsque viendra le dernier soir, celui que Vigny pressentait dans la mort du loup – digne, silencieuse, sans plainte inutile – pouvoir se retourner sans amertume et dire : “J’ai joué la partie. J’ai porté ma pierre.
J’ai voulu vivre. J’ai aimé comme j’ai pu. Je suis resté debout.”

Non par orgueil. Non par héroïsme. Mais parce que l’on fait le choix de s’incarner.

Et peut-être qu’au cœur même de notre incarnation, dans cette tension entre l’absurde, la volonté et la grâce, se trouve non pas une doctrine, mais une simple manière d’être au monde.
Une manière possible de dire un oui possible.

Comments are closed.