Posé dans le courant du fleuve du temps
Et pourtant, poursuivant ce chemin, quelque chose apparaît qui n’est pas encore nommé.
Toutes ces figures – le stoïcien qui tient, Sisyphe qui se retourne et s’engage dans la descente, le loup qui se pose lucidement, celui qui dit oui à la force qui est, l’homme incarné – convergent vers un même point. Sans doctrine. Sans méthode. Plus simplement, plus évident : Être ici. Être maintenant. Pas l’un sans l’autre.

Oui, Ici, dans l’incarnation vécue de l’intérieur : Je suis dans ce corps, dans ce monde, dans cette relation, dans cette douleur, dans cette joie. Pas dans l’idée que je m’en fais. Pas dans le souvenir de ce que c’était, ni dans l’espoir de ce que ce sera. Ici. Dans la chair du réel.
Oui, Maintenant: dans le nunc stans des mystiques, dans l’instant qui se tient. Non pas l’instant qui fuit, ni celui qu’on retient de force, mais celui qu’on habite totalement, l’instant où on se donne et qui se donne. La présence incarnée posée dans le courant du fleuve du temps. Non pas suspendre le fleuve — mais s’y tenir debout.
Ici et maintenant, on l’a si souvent entendu, les deux ensemble forment quelque chose qu’aucune traditions ne dit seule. L’incarnation sans le nunc stans devient dispersion: on y touche tout sans habiter rien. Le nunc stans sans l’incarnation devient abstraction: on y est froid, hors du monde, hors des corps, hors des visages.
Ensemble, l’ici et le maintenant tissent ceci : sois pleinement là, dans ce qui est, avec ce qui est, avec qui tu es.
C’est ce qui reste quand on a cessé de fuir ou de projeter : le passé qu’on regrette, le futur qu’on redoute, l’image de soi qu’on protège. Quand on consent, simplement, à être présent.
Et alors tout se révèle en lumière dans la manière d’aimer, de promettre, de s’engager, d’être avec l’autre, d’être dans le monde. On n’aime plus depuis un projet. On aime depuis ce qu’on est, maintenant, ici.
Il n’y a plus de ces promesses et de ces projets comme contrats sur l’avenir : il y a la promesse ou le projet comme expression de la vérité absolue de l’instant, habitée de la confiance tranquille qu’on le sera encore. Pas par calcul. Par fidélité à l’essentialité de soi. A la vérité intérieur et à la conviction de la continuité de son être.
Non pas traverser le temps. Non pas le vaincre. Non pas vouloir le dominer. Non pas en sortir.
L’habiter. Ici. Maintenant. Tout entier.
Mais aussi de ce fait, l’habiter dans l’immensité de l’espace et pour l’éternité